« Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche » (Ct 1,2) : c’est avec ces mots fébriles que s’ouvre le Cantique des cantiques. Son titre est un superlatif hébraïque, qui signifie : « le plus beau des chants d'amour ». De quel amour s’agit-il ?
Pour notre époque un peu obsédée par l’éros, ce livre est, de toute la Bible, celui qui aborde le sujet de l'amour de la manière la plus complète, explicite et passionnée. Il déploie poétiquement la passion consommée et consumante entre un homme et une femme. Et de fait, les traductions antiques déjà étaient très littérales : même la Septante, issue du monde juif alexandrin porté vers l'allégorie ne présente guère de tendance allégorisante. Saint Jérôme non plus, ce grand défenseur de l'idéal de virginité qui semble avoir eu la prudence d’atteindre trente ans avant d'ouvrir ce livre « dangereux », n'a pas non plus fait intervenir d'allégorie dans sa traduction, il respecte la littéralité du texte.
Et pourtant, les rabbins, mais aussi les Pères de l'Église si souvent attachés à défendre le sens littéral dans la Bible pour éviter les dérives (allégoriques ou pseudo-mystiques) du gnosticisme, et pour souligner ce que la révélation divine a de plus concret, ont toujours refusé la lecture érotique. Seul Théodore de Mopsueste (4e s.) aurait défendu le sens littéral du Cantique, y voyant un écrit de circonstance du roi Salomon, amoureux de celle qu'il veut épouser : un concile condamna son interprétation « impie ». Le Cantique des cantiques semble l'éclatante exception qui confirme la règle de la reconnaissance prioritaire du sens littéral.
Il est vrai que certains Pères justifient l’interprétation allégorique du Cantique par une préoccupation un peu moralisatrice. Ils semblent réticents à ce que l’Écriture puisse traiter de l'amour humain dans sa dimension charnelle, qu’ils considèrent plutôt comme un moindre mal, sinon comme un péché. Selon le principe du defectus litterae (selon lequel lorsque la littéralité est trop problématique ou semble trop grossière, elle doit renvoyer symboliquement à un sens plus haut ou plus profond), ils posent que le vrai sens du Cantique n’est pas son sens « littéral » apparemment érotique.
Il est également vrai, cependant, que le Cantique ressemble autant à un « opéra fabuleux », comme aurait dit Arthur Rimbaud, qu’à un simple dialogue entre deux amants : de nombreuses tierces voix s'interposent entre lui et elle. Assez vite, dans le livre, on ne sait plus vraiment qui parle, des amoureux, de leurs amis, d'un chœur, de frères de la bien-aimée, des filles de Jérusalem ou encore... de Salomon lui-même !
En réalité, pour l’historien de la littérature, ce livre se présente comme véritable marquetterie de textes d’origines variées, y compris d’archaïques chants d’amour entre un homme et une femme (la critique textuelle y décèle de nombreux liens avec la littérature érotique égyptienne des 3e et 2e s. av. J.-C. : sous les Ptolémée, les écrivains juifs hellénisés d'Alexandrie rayonnaient aussi en Palestine, en contact permanent avec l'Égypte). Lorsqu'ils furent combinés, ce fut d'emblée, semble-t-il, pour symboliser l'amour entre l'homme et Dieu.
Quant à sa structure, on peut comparer le Cantique à une symphonie en plusieurs mouvements, tantôt allegretto, tantôt ritartando :
Chercher une structure plus précise serait vain : le Cantique n'est pas un traité, mais un poème, et cette lecture symphonique renvoie aussi aux trois temps de l'histoire d'Israël, eux aussi toujours mêlés : découverte de l'amour de Dieu, infidélité et perte de celui-ci, puis amour retrouvé. Le Cantique est au fond un symbole exodique : l'histoire du peuple d'Israël sortant d’Égypte, passant par le désert et gagnant sa terre promise peut être comprise ici grâce à la représentation de l'amour humain.
Pour qui reconnaît en Jésus le messie d’Israël en qui se récapitule toute l’histoire du Peuple élu, l’interprétation christologique, mariale et ecclésiale s’impose, depuis Origène. Si l’on admet la lecture érotique du Cantique, la femme qui est sa véritable héroïne est peut-être bien celle de la Bible dont il est le plus difficile de défendre la virginité, quoi qu'elle ne soit pas encore mariée. Or Origène, dans son commentaire du Cantique où il voit dans ce livre un chant de l'amour de l'âme pour son Dieu, voit aussi dans les « seins meilleur que le vin » de la bien-aimée (Ct 1,2), les seins de la Vierge Marie qui allaita l'enfant Jésus. C'est également à cette tradition allégorique du Cantique que l'on doit le titre marial de « tour d'ivoire » (Ct 7,5), renvoyant paradoxalement à la chasteté, alors qu'il s'agit du cou, couvert de baisers, de la bien-aimée...
Le saint pape Jean-Paul II mit peut-être tout le monde d’accord, en s’appuyant sur le Cantique des cantiques pour établir une continuité entre l'amour humain et l'amour divin, dans sa fameuse « théologie du corps », devenant le seul pape à avoir mentionné ce livre, dans trois catéchèses de juin 1984. Inspiré du Cantique, il y enseigne clairement que l'amour humain peut simplement, dans sa noblesse, faire signe vers l'amour divin !
Quatre témoins (fragmentaires) retrouvés à Qumrân donnent le texte hébreu du Cantique, dans une forme abrégée, pour certains, du texte massorétique. Ce dernier offre des passages obscurs en raison de difficultés de transmission de texte. Il est le plus souvent la base des traducteurs de la Septante, de la Vulgate et de la Peshitta.
La traduction du Cantique dans la Septante a été réalisée au 1er s. ap. J.-C. Les termes de l’original sont souvent traduits l’un après l’autre de manière littérale, ce qui est parfois l'occasion de contresens (par exemple Ct 3,8). Le traducteur grec a cherché à rendre mot pour mot les passages obscurs. Il est donc parfois difficile de savoir s'il comprenait l'original et comment il le comprenait - par exemple Ct 6,12, ou « Tes yeux sont des colombes hors de ton silence » (Ct 4,1.3) au lieu du massorétique : « …derrière ton voile. » 13 mots ou groupes de mots dans la Septante n'ont aucun correspondant dans le texte massorétique. Ces expressions harmonisent en général le texte par rapport à d'autres versets - par exemple « plus que tous les aromates » en Ct 1,3 est une harmonisation sur Ct 4,10. Là où le texte massorétique a vocalisé dōdêka (« tes amours »), la Septante traduit mastoi sou (« tes seins »), ce qui suppose de lire dadêka (« tes seins »), comme l’implique aussi le texte de la Vulgate (Ct 1,2.4 ; 4,10 ; 7,13). Trois toponymes sont traduits par des noms communs sans doute selon leur étymologie supposée : « la foi » pour Amanah (Ct 4,8) ; « la bienveillance » pour Tirça (Ct 6,4) ; « Fille-de-beaucoup » pour Bath-Rabbîm (Ct 7,5). Ces passages sont les seuls où le traducteur laisse peut-être percer l'allégorie.
Certains manuscrits grecs, dont le Vaticanus et l'Alexandrinus , donnent des didascalies, qui font parler l’épouse, l’époux, les filles de Jérusalem, etc.
traduit le Cantique sans vouloir lui imposer un sens allégorique, sauf peut-être en Ct 8,11: « Le Pacifique a eu une vigne dans celle qui contient des peuples. »
La Peshitta est très fidèle au texte massorétique, tout en employant des idiomatismes plus nombreux que la Septante. On peut noter des points où elle rejoint la Septante, comme lorsqu'elle transpose le toponyme Tirça par « bienveillance » (Ct 6,4), ou ajoute des mots « Mes seins ont allaité mes agneaux » (Ct 8,1).
Le Cantique constitue une collection de poèmes d'amour, dont l’intrigue reste assez lâche. Ce langage de passion amoureuse a parfois surpris. L'expression littéraire obscurcit maints passages. Le texte use de divers procédés dont certains sont connus par des parallèles bibliques ou extrabibliques. Mais plusieurs procédés littéraires semblent pourtant plus spécifiques.
La recontextualisation ultérieure de ce texte dans l’ensemble des écrits de l’Ancien Testament et le rapprochement des métaphores nuptiales avec celles que nous présentent les Prophètes (Osée ou Ézéchiel) permettent de lire allégoriquement ce poème d’amour. C’est dans cette même dynamique qu’une interprétation du Cantique à la lumière du Nouveau Testament applique ces mêmes images aux relations du Christ avec son Église ou avec chaque chrétien personnellement. C'est là que s'enracine l'utilisation du Ct par les mystiques.
Le texte massorétique ne donnant aucune didascalie, l'interprétation est encore plus difficile car on ne sait pas toujours, et même rarement qui parle exactement. À trois endroits stratégiques (titre, milieu et fin) la figure salomonienne est insérée (cf. Ct 1,1b ; 3,7.9.11 ; 8,11s), et l'importance de ce personnage est renforcée par les nombreux jeux de sonorités et de paronomases autour du nom Salomon.
Les comparaisons de l’être aimé avec des régions géographiques d’Israël semblent spécifiques à ce livre. La mention de la ville de Tirça (Ct 6,4), par exemple, peut se comprendre par le retour au sens étymologique du mot : « agréable, plaisante », ce qui donne une justification à l'allusion géographique autrement surprenante.
Le Cantique se présente au point de vue du sens littéral (textuel) comme une suite de poèmes qui forment un dialogue d’amour d’une grande beauté lyrique. Ce dialogue se fonde sur des métaphores propres à la culture hébraïque, à la géographie et aux paysages ruraux de Canaan. L’expérience de l’amour est si englobante que toute la faune (chèvres, cavale, colombes, gazelles, biches, faon, tourterelle, renards, etc.) et la flore (cèdre, cyprès, narcisse, lis, chardons, pommier, arbres, fleurs, figuier, bois du Liban, etc.) participent à ses émois dans l’ivresse de tous les sens (parfums, délices, regards, étreintes, voix, etc.). Cet amour offre un caractère transcendantal qui ne peut se comparer qu’à la véhémence de la mort et du Shéol ou à celle des flammes « du Seigneur » (Ct 8,6).
Les opinions divergent sur la nature de l’unité du recueil : s’agit-il d’une cohésion artificielle ou d’une structure inhérente à la logique de l’écriture du poème qui procède par association d’idées, d’images et de sensations ? En tous cas, les refrains (par exemple Ct 2,7 = Ct 3,5 = Ct 8,4, et Ct 2,16 = Ct 6,3 ~ Ct 7,11), les nombreuses redites, les mots-crochets et la structure dialogique donnent l'unité du poème, en apparence composé de plusieurs morceaux.
L’unité littéraire du Cantique reste encore disputée, les positions allant du refus pur et simple d’identifier une structure, à la division du texte en 52 petits poèmes, en passant par de multiples solutions intermédiaires.
Une des solutions est de distinguer un prologue (Ct 1,1-4) suivi de dix poèmes puis d'un épilogue (Ct 8,5ss), avec quelques additions dans les derniers versets (Ct 8,8-14). Quatre versets, Ct 2,6s et Ct 8,3s, sont comme une grande inclusion.
Les tenants de l’hypothèse dite « dramatique » repèrent une seule intrigue au long du texte, mettant aux prises les différents personnages (Salomon, une Sulamite, un berger, des jeunes filles, des gardes, etc.) dans les péripéties que rencontrent deux amoureux au cours de leur quête mutuelle. La variété des scénarios proposés invite toutefois à s’interroger sur la nature de ces événements : s’agit-il d’un drame ou bien des mouvements lyriques de l’âme ?
De très nombreuses interprétations existent pour le Cantique et divergent grandement. Il met en scène un homme et une femme qui s'aiment et se recherchent, se perdent et se retrouvent. Selon les règles du langage lyrique, les amants chantent tour à tour les qualités de l’être aimé, en un style direct que vient parfois amplifier le chœur.
L’attribution du Cantique au roi Salomon (Ct 1,1), le sage vaincu par les femmes, invite à relire ce poème à la lumière de l’ensemble de la littérature sapientielle, dans le sens (directionnel) d’une réflexion morale sur les grands événements humains : la vie, l’amour, la mort. Mais le Cantique ne s’intéresse pas explicitement à l’histoire du salut et privilégie le temps de l’Amour, par définition immortel et éternel.
De nombreux exégètes en font un ensemble de poèmes chantant l'amour humain fidèle tel qu'on le trouve dans le mariage. Le caractère sacré se trouve dans le fait que Dieu a donné sa bénédiction au mariage (Gn 2 ; Pr 2,17 ; 5,18 ; 31,10 ; Ml 2,14 ; Si 26).On retrouve ce thème de l'union de l'homme et de la femme bénie par Dieu dans la Genèse, dans le livre de Tobie ou dans l'histoire du roi David ; des tournures de phrase très proches, un vocabulaire commun ont aussi aidé à une transposition de l'interprétation : le Ct est alors vu comme une image des liens entre Yhwh et Israël, en lien aussi avec le Ps 45. Libéré d'un puritanisme excessif et d'un érotisme licencieux, le Ct reçoit la tâche de chanter l'amour humain, comme les autres livres sapientiaux s'occupent d'aspects de la vie des hommes, ce qui serait le sens littéral.
Cette interprétation s'appuie sur des mentions ou des allusions à l'Égypte : la cavale attelée aux chars de Pharaon, (Ct 1,9), le teint basané de la Bien-Aimée (Ct 1,3) qui se qualifie de « lotus » (Ct 2,1), mot hébreu qui vient de l'égyptien sshshn. La paronomase « Salomon / Sulamite » (Ct 7,1) est un indice supplémentaire en faveur de l'évocation des noces de Salomon et de la fille du Pharaon (1R 3,1 ; 7,8 ; 9,16.24 ; 2Ch 8,11). Ce seul mariage mentionné (cf. Ct 3,6-11) constitue le prétexte d’une référence au luxe et à la puissance du roi Salomon (cf. aussi Ct 8,11s). Cette exégèse a l'avantage d'expliquer la place réservée au roi, le décrivant comme une figure messianique. Ses noces avec une étrangère permettraient de fournir un élargissement jusqu'à la nouvelle Jérusalem universelle. Et il faudrait alors comprendre certains substantifs étonnants - les monts de Béter (Ct 2,17) ou les chars d'Amminadib (Ct 6,12) - comme des références à l'histoire biblique.
Mais il semble difficile de réduire ce livre à un épithalame, puisque le poème est dépourvu de toute allusion à la progéniture. Il est également frappant de noter l’absence de « mythologisation » des sentiments amoureux.
Le caractère fortement décontextualisé du texte rend impossible toute détermination certaine de l’intention première de l’auteur anonyme :
La grande dispersion des propositions de l'exégèse contemporaine du Cantique invite à la prudence, voire à l’acceptation des limites de l’état actuel de la science.
Pour certains, le Ct refléterait un état expurgé et démythologisé du culte d'Ishtar et Tammouz, culte qui comprenait des rites de hiérogamie et qui aurait pu exister aussi chez les hébreux. Il n'est pas vraiment plausible de s'attacher à cette hypothèse car tous les prophètes ont dénoncé ces religions de fécondité des Cananéens (Is 7,10 ; Jr 7,18 ; Ez 8,14 ; Za 12,11). Les parallèles entre les deux s'expliquent assez aisément par le thème commun, celui de l'amour.
Le nom « Sulamite » (Ct 7,1) est parfois rapproché de la Sunamite qui apparaît dans l'histoire de David et de Salomon (1R 1,3 ; 2,21s), mais le contexte extérieur reste très flou, malgré l’abondance de toponymes en lien avec la Terre Sainte.
L’apparition dans l’histoire du Cantique des cantiques, est aussi abrupte que l’ouverture de son texte : nul indice sur son auteur, sur les circonstances de sa composition ou ses premiers destinataires. Cette indétermination fondamentale ouvre dès lors le champ à une grande variété d’hypothèses.
Le Bien-aimé est nommé « roi » (Ct 1,4.12) et « Salomon », ce qui signifie « le Pacifique » (Ct 3,7.9). La Bien-aimée a pour dénomination « la Sulamite », soit « la Pacifiée », « celle qui a trouvé la paix » (Ct 8,10).
Étant donné que Salomon a dû composer des poèmes, (1R 5,12), selon la tradition, le Cantique des cantiques a pu lui être attribué. Le titre, en redoublant le même mot, dénote le superlatif. De plus, il est très présent dans l'œuvre. Il faut bien noter cependant qu'il représente un des types du Messie attendu.
La plupart s’accordent en effet pour dater le Cantique de la période du Second Temple, à cause de la présence d'aramaïsmes, d'un mot grec (Ct 3,9) et d'un mot perse (Ct 4,13), sans parler de certaines tournures de langage et d'un vocabulaire parfois archaïque. Néanmoins, il faut garder une certaine prudence quant à une datation précise de l’ouvrage.
Beaucoup s'accordent sur son lieu de composition, la Palestine, étant donné l'abondance de toponymes de cette région.
Le Cantique des cantiques appartient au troisième groupe du canon hébraïque, les Ketubim (les « Écrits ») après la Torah et les Nebi’im (les Prophètes, comprenant les livres historiques). Certains écrits rabbiniques des 2e-3e s. font état de controverses sur sa canonicité, résolue par la suite. Le livret est lu à Qumrân : quatre fragments dans trois manuscrits de la grotte 4 et un de la grotte 6 ont été découverts, sans qu’il soit possible de connaître l’usage précis qui en était fait (liturgique, patrimoine culturel, lecture allégorique ?).
Vers le 5e s. ap. J.-C., le Cantique devient l'un des cinq megillôt (rouleaux), le Cantique servant pour Pessah dans certaines communautés.
Se fondant sur la tradition juive, l'Église chrétienne range le Cantique dans son canon, dans la Bible grecque parmi les livres sapientiaux, après l'Ecclésiaste, et dans la Vulgate entre l'Ecclésiaste et la Sagesse.
Deux écrits apocryphes du 1er s. ap. J.-C. auraient pour source le Cantique :
Dès le 1er s., le Ct est chanté par les Juifs dans les réjouissances profanes du mariage, malgré l'interdiction portée par Rabbi Aqiba.
A partir du 2e s. ap. J.-C., les Juifs interprètent le Ct de façon allégorique : l'amour entre les deux époux représente celui de Yhwh et d'Israël. Cette allégorie se retrouve abondamment chez les prophètes, en particulier Osée.
Constamment enrichie au fil des siècles, l’interprétation allégorique est désormais celle de la tradition juive, comme en témoignent notamment :
Les auteurs chrétiens, après et malgré l'opposition de (†428) – le seul à considérer le Cantique comme un écrit profane à l’occasion du mariage de Salomon avec la fille de Pharaon –, tiennent eux aussi l'interprétation allégorique, en la déplaçant sur le plan de l'Église épouse du Christ, ou de l'union entre l'âme et Dieu.
Du 4e au 18e s., 145 commentateurs chrétiens du Cantique sont recensés :
Au long des siècles, le Cantique n’a cessé d’inspirer artistes, écrivains et compositeurs.
Au Moyen-Age, de nombreux arrangements musicaux anonymes sont composés. Ensuite,
a écrit le Pasteur de Reigi (1971), opéra où Catharina, la femme du pasteur et Kempe, le nouveau diacre, chantent leur amour avec les mots mêmes du Cantique des cantiques. Survient le pasteur, qui soutient que ces paroles sont un dialogue entre le Christ et son église. S’ensuit un débat sur sens littéral et sens allégorique dans le Cantique, élément assez inattendu dans un opéra.
Référence est faite au Cantique dans des films bibliques : Salomon et Sheba de (1959) ; La Bible de (1966), dans le dialogue d’Abraham et Sarah.
Dans le film fantastique La Sagesse de Crocodiles (de , 1988), un vampire s’inspire du Cantique et dans le film policier Il était une fois en Amérique (de , 1984), son amie d’enfance récite les vers du Cantique à David Noodless.
ICI COMMENCE LE LIVRE
« CANTIQUE DES CANTIQUES »
— Qu’il me baise d'un baiser de sa bouche
(car meilleurs que vin sont tes seins
fraglants d'essences excellentes
huile effusée, ton nom
aussi les jeunes filles s'attachèrent-elles à toi :
tire-moi après toi, courons !)
le roi m'a introduite en ses celliers !
(nous exulterons et nous réjouirons en toi :
se souvenant mieux de tes seins que du vin, les hommes droits s'attachent à toi)
je suis noire mais aussi ravissante, filles de Jérusalem,
comme les tentes de Quédar, comme les peausseries de Salomon
n'allez pas me dévisager : oui, je suis foncée, le soleil a changé ma couleur !
Les fils de ma mère me querellèrent
m'établirent gardienne dans des vignes, ma propre vigne je ne la gardai pas
(indique-moi, toi à qui s'attache mon âme, où tu pais, où tu reposes à midi
que je ne commence pas à divaguer à travers les troupeaux de tes compagnons !)
— Si tu t'ignores, toi-même, belle entre les femmes,
sors ! et t'en va sur les traces des troupeaux et pais tes chevreaux contre les tentes des pasteurs !
— À ma cavale dans les chars de Pharaon je t'assimilai, mon amie :
belles sont tes joues comme d'une tourterelle
et beau ton cou comme des colliers !
— Nous te ferons de petites murènes d’or vermiculées d’argent...
(Durant que le roi était sur son divan, mon nard donna son odeur
fascicule de myrrhe mon préféré, à moi, entre mes seins il s'étendra
grappe de cypre mon préféré, à moi, dans les vignes d'Engaddi...)
— Voici, que tu es belle, mon amie, que tu es belle : tes yeux de colombes !
— Voici, que tu es beau, mon préféré, et élégant !
Notre lit est fleuri
les poutres de nos maisons sont de cèdre, nos lambris de cyprès
moi je suis une fleur des champs et un lis des vallées...
— Telle le lis entre les épines, telle mon amie parmi les filles !
— Tel le pommier entre les arbres des forêts, tel mon préféré parmi les garçons
(à son ombre, que j'avais désirée je m'assis et son fruit est doux à ma gorge
il m'introduisit dans son cellier à vin et ordonna en moi la charité) :
fortifiez-moi de fleurs et m'entourez de pommes car je languis d'amour !
(De sa gauche sous ma tête et de sa droite il m'enlacera ...)
— Je vous adjure, filles de Jérusalem, par les chevrettes et les cerfs des plaines
n’éveillez ni ne faites veiller la préférée jusqu'à ce qu’elle-même le veuille !
— Voix de mon préféré !
Voici qu'il arrive, sautant dans les montagnes, traversant les collines :
il ressemble au chevreuil ou au faon des cerfs, mon préféré !
Le voici lui-même, debout de l'autre côté de notre mur
il guette depuis les fenêtres, aux aguets à travers les treillis
et mon préféré me dit :
— Lève-toi, vite, mon amie, ma jolie et viens !
car déjà l'hiver a passé la pluie s'est éloignée et dissipée
des fleurs sont apparues sur la terre le temps de l'élagage est venu
une voix de tourterelle s'entend sur notre terre
le figuier pousse ses sycones les vignes sont en fleur, elles exhalent leur senteur
lève-toi, mon amie, ma beauté et viens !
ma colombe dans les trous du rocher, dans la cavité de la muraille,
montre-moi ton visage,
que résonne ta voix dans mes oreilles
ta voix est douce, en effet, et poli ton visage !
— Attrapez-nous les renards, les tout-petits renards qui ravagent les vignes ! car notre vigne fleurit.
— Mon préféré est à moi et moi à lui qui paît parmi les lis
(Avant que vienne la fraîcheur du jour et que les ombres fuient
reviens ! Sois semblable, mon préféré, au chevreuil ou au faon des cerfs sur les montagnes de Béther).
Dans mon petit lit, à longueur de nuit, je cherchai celui que préfère mon âme
je le cherchai, sans le trouver ...
Je me lèverai et circulerai dans la cité
par les rues et les places je chercherai celui que préfère mon âme !
Je le cherchai sans le trouver ...
Ceux qui me trouvèrent, ce furent les vigiles qui gardent la cité :
— Celui que préfère mon âme, l'avez-vous vu ?
À peine les avais-je dépassés, je trouvai celui que préfère mon âme :
je le saisis et je ne le lâcherai pas que je l’aie introduit dans la maison de ma mère et dans la chambre de celle qui m’a mise au monde.
— Je vous adjure, filles de Jérusalem, par les chevrettes et les cerfs des champs :
ne réveillez pas ni ne faites se lever la préférée, jusqu'à ce qu'elle-même le veuille !
— Qui est celle qui monte à travers le désert, comme virgule de fumée
d'aromates de myrrhe et d'encens et de toute la poudre du parfumeur ?
— Voici la litière de Salomon : soixante braves l'entourent, d’entre les plus vaillants d’Israël,
tous, glaives en main, rompus à la guerre,
chacun l'épée sur la cuisse en cas d'alarmes nocturnes.
(C'est un palanquin en bois du Liban que s'est fait faire Salomon
ses colonnes il les a faites argentées, sa couche dorée et son marchepied pourpre,
son intérieur il l'a tapissé de charité à cause des filles de Jérusalem !)
Sortez et voyez, filles de Sion : le roi Salomon
coiffé du diadème dont le couronna sa mère
le jour de ses fiançailles et le jour de la joie de son cœur.
— Comme tu es belle mon amie comme tu es belle !
tes yeux, de colombes, sans ce qui se cache au-dedans
tes cheveux comme des troupeaux de chèvres qui sont montées du mont Galaad
tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui sont montées du bain :
toutes ont des jumeaux et nulle d'entre elles stérile
comme ruban éclarlate, tes lèvres, et ta conversation est douce
comme fragment de grenade, ainsi tes joues, sans ce qui se cache au-dedans
comme la tour de David, ton cou, édifiée avec ses remparts
mille boucliers y pendent (une armure de preux complète !)
tes deux seins comme les deux faons jumeaux d'une chevrette qui paissent dans les lis ...
(D'ici que souffle le jour et que s'inclinent les ombres
j’irai à la montagne de la myrrhe et à la colline de l’encens.)
Tu es toute belle, mon amie, et nulle tache en toi !
Viens du Liban, promise, viens ! du Liban viens : tu seras couronnée !
de la tête de l’Amana, de la cîme du Sanir et de l’Hermon,
des tanières des lions, des montagnes des léopards...
Tu m’as blessé le cœur, ma sœur, ma promise, tu m’as blessé le cœur
par un seul de tes yeux, par un seul cheveu de ton cou.
Qu'elles sont belles, tes mamelles, ma sœur, promise,
plus beaux que le vin tes seins et l'odeur de tes parfums plus puissante que tous les aromates
rayon distillant, tes lèvres, promise, miel et lait sous ta langue
et l'odeur de tes vêtements comme l'odeur de l'encens
jardin clos ma sœur, promise, jardin clos fontaine scellée
tes jets, un paradis de grenadiers avec fruits de fruitiers,
cypres avec nard,
nard et safran, canne aromatique et cannelle, avec l'ensemble des bois du Liban,
myrrhe et aloès, avec tous les meilleurs parfums,
fontaine de jardins, puits d’eaux vives qui coulent impétueusement depuis le Liban.
— Lève-toi aquilon, et viens auster : souffle sur mon jardin et qu'effluent ses aromates !
Vienne mon préféré dans son jardin et qu'il mange du fruit de ses arbres !
— Je vins en mon jardin, ma sœur, promise,
recueillis ma myrrhe avec mes aromates
mangeai un rayon avec mon miel, bus mon vin avec mon lait ...
(Mangez, amis ! buvez et vous enivrez, mes très chers !)
— Je dors, mais mon cœur veille ...
Voix de mon préféré qui frappe :
— Ouvre-moi, ma sœur mon amie ma colombe, mon immaculée !
car ma tête est pleine de rosée, les boucles de mes cheveux sont trempées des gouttes des nuits !
— Je me suis dépouillée de ma tunique : comment la remettrai-je ?
me suis lavé les pieds : comment les salirai-je ?
(Mon préféré tendit la main par l'ouverture et mon ventre trembla à sa touche.
je me levai pour ouvrir à mon préféré
mes mains dégouttèrent de myrrhe, j'avais les doigts pleins de myrrhe surfine
le verrou de la porte, je l'ouvris pour mon préféré... Las ! lui s’était dérobé et il était passé !
Mon âme se liquéfia quand il parla
je le cherchai sans le trouver, j'appelai et il ne me répondit pas ;
ceux qui me trouvèrent ce furent les gardes qui circulent dans la cité :
ils me frappèrent, me blessèrent, m'enlevèrent mon manteau, les gardes des remparts).
— Je vous adjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon préféré, de lui faire savoir que je languis d’amour !
— Qu'est-il, ton préféré, d'autre qu'un préféré, ô la plus belle des femmes ?
Qu'est-il, ton préféré, d'autre qu'un préféré, qu'ainsi tu nous aies adjurées ?
— Mon préféré ? d'un blanc et d'un rouge éclatants, se distingue entre mille :
avec sa tête d'or fin,
ses cheveux tels les spathes des palmiers, noirs comme le corbeau,
ses yeux comme des colombes sur des ruisselets d'eau
lavées au lait, et séjournant près des fleuves les plus abondants,
ses joues comme de petits parterres de baumiers, plantés par des parfumeurs
ses lèvres lis distillant une myrrhe supérieure
ses mains d'or, faites au tour, enrichies d’hyacinthes
son ventre éburnéen rehaussé de saphirs
ses cuisses, colonnes marmoréennes fondées sur des bases d’or
avec son allure de Liban, élevé comme les cèdres,
sa gorge des plus suaves, bref, en tout désirable :
tel est mon préféré, et c'est lui mon ami, filles de Jérusalem !
— Où est parti ton préféré, ô la plus belle des femmes ?
où s'est-il dérobé ? qu'avec toi nous le cherchions !
— Mon préféré est descendu dans son jardin vers le parterre d'aromates paître dans les jardins et y cueillir des lis :
moi je suis à mon préféré et mon préféré est à moi, qui paît parmi les lis !
— Tu es belle, mon amie, suave et élégante comme Jérusalem,
terrible comme un camp armé en ordre de bataille :
détourne tes yeux de moi parce qu'ils m'ont fait m'envoler !
tes cheveux comme un troupeau de chèvres aperçues dévalant du Galaad
tes dents comme un troupeau de brebis qui sont remontées du bain :
toutes ont des jumeaux, aucune d'entre elles stérile,
comme écorce de grenade tes joues, sans ce qui se cache en toi !
(Soixante sont les reines, quatre-vingts les concubines, quant aux adolescentes, on n'en sait pas le nombre :
une seule est ma colombe ma parfaite
la seule de sa mère, la préférée de celle qui l'enfanta !
(Les filles la virent et la proclamèrent « béatissime»
reines et concubines aussi la louangèrent :
— Qui est celle qui avance comme l’aurore à son lever
belle comme la lune, élue comme le soleil, terrible comme une armée en ordre de bataille ?)
— Je descendis au jardin des noyers pour voir les fruits du vallon,
pour inspecter : la vigne avait-elle fleuri ? et les grenadiers bourgeonné ?
Je ne pus le savoir ! Mon âme me bouleversa à cause des quadriges d'Aminadab ...
— Reviens, reviens, Sulamite !
reviens, reviens, que nous te regardions !
— Que verras-tu en la Sulamite, sinon des chœurs de campements ?
— Comme ils sont beaux les pas que tu fais en souliers, fille de prince !
La jointure de tes cuisses, comme des colliers faits de mains d'orfèvre
ton ombilic un cratère fait au tour jamais vide de boisson
ton ventre comme un monceau de froment palissé de lis.
tes deux seins comme deux faons jumeaux d'une chevrette
ton cou comme une tour d’ivoire
tes yeux comme les piscines d’Ésebon qui sont près de la porte de la Fille-de-la-multitude
ton nez comme la tour du Liban qui surveille, face à Damas
ta tête telle le Carmel et les cheveux de ta tête comme une pourpre de roi retenue par ses éclisses :
que tu es belle et que tu es élégante, ma si chérie, au milieu des délices,
ton maintien ressemble au palmier, tes seins à ses grappes de dattes !
J'ai dit : — Que je grimpe au palmier et en saisisse les fruits !
et tes seins seront comme des grappes de vigne et l'odeur de ta bouche comme celle des pommes !
ton palais comme le meilleur vin...
— ... digne d'être bu par mon préféré et grumé et mâché par sa bouche !
(moi je suis à mon préféré et vers moi, son retournement)
Viens, mon préféré, sortons dans la campagne, attardons-nous dans les villages !
Au matin levons-nous ! aux vignes allons voir si la vigne a fleuri
si les fleurs donnent des fruits, si fleurissent les grenadiers :
là je te donnerai le sein !
Les mandragores ont répandu leur odeur en nos portes :
tous les fruits, nouveaux et anciens, mon préféré, je te les ai réservés !
Qui me donnera de t'avoir pour frère, suçant le sein de ma mère ?
que je puisse aller te retrouver dehors, te couvrir de baisers sans que personne me méprise !
Je te prendrai près de moi, et je te conduirai dans la maison de ma mère :
là tu m’enseigneras et je te donnerai une coupe pleine de vin aromatisé et du moût de mes pommes grenades !
(Sa main gauche sera sous ma tête et sa droite me tiendra embrassée).
— Je vous adjure, filles de Jérusalem, n’éveillez pas et ne faite pas se lever la préférée avant qu’elle-même le veuille !
— Qui est celle-ci qui monte du désert, affluente en délices et appuyée sur son préféré ?
— Sous l'arbre à pommes je te réveillai :
là ta mère fut outragée, là souffrit violence celle qui t’engendra.
— Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras
car forte comme la mort est la dilection, dure comme l'enfer la jalousie
ses éclats sont éclats de feu et de flammes
les grandes eaux ne pourront éteindre la charité, les fleuves non plus ne la déborderont pas :
quelqu'un aura beau donner toute la substance de sa maison contre la dilection, on le méprisera comme s'il n'avait rien donné !
— Notre sœur est petite et n'a pas de seins :
que ferons-nous de notre sœur le jour où il faudra lui parler ?
Si c'est un rempart, édifions dessus des créneaux d’argent
si c'est une porte, fixons-la avec des ais de cèdre !
— Moi, je suis rempart et mes seins comme une tour
aussi suis-je à ses yeux devenue comme celle qui procure la paix
(Pacifique eut une vigne en Celle-qui-contient-les-peuples
il la confia à des gardiens
on lui apporte pour son fruit mille pièces d'argent.)
— Ma vigne est devant moi.
— Mille pour toi, Pacifique, et deux cents pour ceux qui en gardent les fruits !
— Toi qui habites les jardins, les amis t'écoutent : fais-moi entendre ta voix !
— Fuis, mon préféré, et sois semblable au chevreuil ou au faon des cerfs, sur les montagnes d'aromates !
ICI FINIT LE LIVRE « CANTIQUE DES CANTIQUES »