« Ce que tu hais, ne le fais à personne » (Tb 4,15) : cette maxime de sagesse appelée aussi « règle d'or », mais aussi le merveilleux et le pittoresque de l'histoire qu'il raconte, explique pourquoi ce livre été utilisé par les Juifs et les chrétiens pendant des siècles pour enseigner les grands principes de la vie morale tels que le respect dû aux morts (Tb 1,20) ou le devoir de l'aumône (Tb 4,11) ...
Le livre de Tobie est généralement daté du 3e s. av. J.-C., bien qu'il puisse être antérieur. Il a été écrit en hébreu ou en araméen, mais ne fait pas partie du canon de la Bible hébraïque ; il est conservé en grec, puis en latin, dans la Bible chrétienne.
Le livre de Tobie est un petit roman familial, doublé d'une intrigue de reconnaissance, illustrant la bonté de Dieu qui répond aux prières de ceux qui le servent en toute fidélité. Le narrateur raconte l'histoire de deux Israélites de la diaspora dans le cadre de la ville de Ninive, en Assyrie, pendant l'exil à Babylone. Voici un père (Tobit) et son fils (Tobie), tous deux confrontés à des défis difficiles : le pieux Tobit, devient aveugle après avoir reçu de la fiente d'oiseau dans les yeux (Tb 2,11) ; Tobie, son fils, part en voyage pour recouvrer une dette (Tb 5,22), suivi du chien de la maison, détail amusant (Tb 6,1) mais surtout accompagné d'un ange déguisé en compagnon de voyage, Raphaël. Tobie revient, avec une nouvelle épouse, Sara (Tb 9-11), et Tobit est guéri (Tb 11,15). L'ange Raphaël se fait finalement reconnaître (Tb 12).
Les thèmes principaux de ce livre sont donc: la foi en Dieu qui permet de se sortir des situations difficiles, l'espérance en Dieu (Tb 2,16) qui n'abandonne jamais ceux qui se confient en lui, et la rédemption: Tobit est libéré de sa cécité et Sara du démon Asmodée.
Le livre de Tobie n'est pas cité comme tel dans le Nouveau Testament mais sa théologie de la prière, du jeûne et de l'aumône (Tb 12,8) annonce le discours de Jésus sur la montagne (Mt 6,1-18).
On ne possède pas aujourd'hui l'original sémitique du livre de Tobie. rapporte qu'il s'est servi pour sa traduction d'un texte “chaldéen” (araméen), perdu, mais l'existence d'un original sémitique est attestée par les grottes de Qumrân, qui recelaient les fragments de quatre manuscrits araméens et d'un manuscrit hébreu du livre de Tobie.
On dispose également de quatre recensions, par le témoignage des versions grecque, syriaque et latine. Le texte existe en deux formes littéraires. La forme courte était la seule connue jusqu'à la découverte du Codex Sinaiticus. La plupart des manuscrits grecs, dont les célèbres Vaticanus (GB) et Alexandrinus (GA), préservent la version courte. La version longue est attestée par le Codex Sinaïticus (GS) et la Vetus Latina (VL). L'ancienneté de cette dernière est attestée par sa proximité avec les fragments qumraniens. La traduction de Jérôme (V) est très différente de ces versions, soit à cause de la forme du texte qu'il a traduit, soit parce qu'il s'agit d'une traduction libre.
Le livre est l’histoire conjointe de deux familles en proie à l’épreuve et des interventions providentielles en leur faveur. La narration se divise en trois grandes parties.
Un trait littéraire se retrouve dans les livres de Tobie, Judith et Esther : ces récits traitent l'histoire et la géographie avec une certaine latitude. C'est qu'il ne s'agit pas de faire de l'histoire, mais, à partir de faits vraisemblablement réels, de développer un récit contenant un enseignement.
Les devoirs envers les morts, l'aumône, une haute idée du mariage et un grand sens de la famille y sont développés. L'ange Raphaël est l'expression de la bienveillance de Dieu qui agit dans le quotidien de cette famille.
Le livre de Tobie ne recherche ni la vraisemblance historique ni la vraisemblance géographique.
D'après ce livre, le vieux Tobit a connu, lorsqu'il était jeune, la séparation des deux royaumes (931 av. J.-C.) (Tb 1,4) et est ensuite déporté avec la tribu de Nephtali (734) (Tb 1,5.10). Tobie quant à lui voit la ruine de Ninive (612) (Tb 14,15) avant sa mort. Sennachérib succède, dans le livre, à Salmanasar (Tb 1,15) et Sargon est oublié.
Les distances sont étonnantes : les personnages marchent deux jours entre Rhagès situé dans la montagne et Ecbatane au milieu de la plaine (Tb 5,6) malgré les 300 km entre les deux cités et le dénivelé très important (Ecbatane est à 2 000 m d'altitude).
L'auteur du livre est familier de la littérature biblique postérieure à l'exil d'Israël et même à celui de Juda comme en témoignent les idées religieuses du livre et l’utilisation qu’il fait des prophètes tardifs. On trouve dans le livre l'influence des récits des patriarches (Genèse), et une proximité littéraire avec Job et Esther, Zacharie et Daniel. Il est possible aussi de comparer ce livre à la Sagesse d'Ahikar (cf. Tb 1,22 ; 2,10 ; 11,18 ; 14,10), ouvrage apocryphe dont le premier état date du 5e s. av. J.-C. (voir Tb 1,22s). Les nombreuses similitudes avec le Siracide (écrit vers 190) sont autant d’indices pour en dater l’écriture vers 200 av. J.-C. peut-être en Palestine, sans doute en araméen.
Comme celui de Judith, le livre de Tobie compte parmi les derniers intégrés au canon des Écritures.
Dans la Vulgate, les trois livres de Tobie, de Judith et d’Esther sont rangés à la suite des livres historiques. Certains grands manuscrits de la version grecque suivent le même ordre mais d'autres les classent après les Écrits sapientiaux.
Plusieurs passages du livre de Tobie ont marqué d’autres œuvres de la littérature religieuse ultérieure.
Les premiers Pères de l’Eglise ont utilisé les thèmes moraux et religieux du livre comme arguments catéchétiques, théologiques et apologétiques, par exemple (†397), Sur Tobie.
Des commentaires plus récents furent rédigés, entre autres, par (†1609), (†1613), (†1627), (†1628), (†1646), (†1661),
Le livre de Tobie a toujours eu une place privilégiée dans la piété des croyants à cause du thème de l’assistance divine dans l’épreuve. C'est le seul livre qui fait mention de l'archange Raphaël dans l'AT.
L’iconographie du 3e au 5e s. utilise la lecture symbolique du livre de Tobie. Ainsi, le portrait de Tobie attrapant le poisson se retrouve sur les fresques des catacombes et sur les bas-reliefs de sarcophages comme « type » du Christ et de la vie sacramentelle du baptême et de l’eucharistie.
Pour les arts plastiques, figurent parmi les tableaux les plus renommés sur le sujet :
Le thème de l’ange prenant une apparence humaine et guidant Tobie dans son voyage a été un thème de prédilection pour les peintres et les sculpteurs de la Renaissance florentine dans les œuvres religieuses qui leur étaient commandées. De nombreux autres artistes se sont encore ultérieurement inspirés de ce livre.
ICI COMMENCE LE LIVRE DE TOBIE
Tobie [Tobias], de la tribu et d’une ville de Nephtali [Nephthalim]
qui est dans la haute Galilée, au-dessus de Naasson, derrière le chemin qui conduit au couchant quand on a à sa gauche la ville de Séphet,
après qu'il fut emmené captif au temps de Salmanassar, roi des Assyriens,
dans sa captivité même, n’abandonna pas le chemin de la vérité,
de sorte que tous les jours il distribuait à ses frères captifs comme lui, qui étaient de sa nation, tout ce dont il pouvait disposer.
Et bien qu’il fût le plus jeune de ceux de la tribu de Nephtali, il n’y avait rien de juvénile en sa conduite
Aussi, tandis que tous se rendaient auprès des veaux d’or que Jéroboam roi d’Israël avait faits, lui seul fuyait la compagnie de tous
et il se rendait à Jérusalem au temple du Seigneur
et là il adorait le Seigneur son Dieu d’Israël, offrant fidèlement tous ses prémices et ses dîmes
de telle sorte que tous les trois ans, il distribuait aux prosélytes et aux étrangers toute sa dîme.
Il observait ces choses et d’autres semblables, selon la loi de Dieu, dès son jeune âge.
Quand il devint un homme, il épousa une femme de sa tribu, Anne
et d'elle il engendra un fils auquel il donna son nom
et qu’il instruisit dès l’enfance à craindre Dieu et à s’abstenir de tout péché.
Quand donc il fut arrivé comme captif avec sa femme et son fils
dans la ville de Ninive avec toute sa tribu
bien que tous les autres mangeassent des mets des païens, il garda son âme pure
et jamais il ne se souilla par leurs viandes.
Et parce qu’il se souvenait fidèlement du Seigneur
Dieu lui concilia la faveur du roi Salmanasar
et lui donna pouvoir d’aller partout où il voudrait, avec liberté de faire ce qu’il lui plairait.
Il se dirigeait donc vers tous ceux qui étaient captifs et leur donnait des conseils salutaires.
Comme alors il s'était rendu à Ragès ville des Mèdes,
et qu'il avait dix talents d'argent provenant des largesses dont le roi l’avait enrichi,
comme il avait vu parmi le grand nombre de ses compatriotes Gabélus, un homme de sa tribu
qui était dans le besoin, il lui donna contre un reçu cette somme d’argent.
Longtemps après, le roi Salmanasar étant mort, comme
son fils Sennachérib régna à sa place
et qu'il avait une grande haine contre les fils d’Israël,
Tobie allait visiter chaque jour tous ceux de sa parenté et il les consolait
il distribuait aussi de ses biens à chacun, selon son pouvoir.
Il donnait à manger à ceux qui avaient faim, procurait des vêtements à ceux qui étaient nus
et mettait un grand zèle à donner la sépulture à ceux qui étaient morts ou qui avaient été tués.
Ensuite lorsque le roi Sennachérib fuyant la région de Judée, après la défaite dont Dieu l’avait frappé pour ses blasphèmes
faisait mettre à mort dans sa fureur un grand nombre des fils d’Israël, Tobie enterrait leurs corps.
Et dès que la nouvelle fut apportée au roi, il ordonna de le mettre à mort et lui ôta tous ses biens.
Mais Tobie fuyant avec son fils et sa femme, dépouillé, put se cacher parce que beaucoup l'avaient en estime.
Et quarante-cinq jours après, le roi fut tué par ses propres fils
et Tobie revint dans sa maison et tous ses biens lui furent rendus.
Alors après cela, comme c'était le jour de la fête du Seigneur
et qu'un grand repas avait été préparé dans la maison de Tobie
Alors après cela, comme c'était le jour de la fête du Seigneur et qu'un grand repas avait été préparé dans la maison de Tobie
il dit à son fils : — Va et amène quelques hommes de notre tribu, craignant Dieu, et qu’ils mangent avec nous.
il dit à son fils : — Va et amène quelques hommes de notre tribu, craignant Dieu, et qu’ils mangent avec nous.
Et comme il était parti, à son retour il lui annonça qu’un des fils d’Israël, assassiné, gisait dans la rue
et se levant aussitôt de table et, laissant là le repas sans avoir rien mangé, arriva au cadavre
Et comme il était parti, à son retour il lui annonça qu’un des fils d’Israël, assassiné, gisait dans la rue et se levant aussitôt de table et, laissant là le repas sans avoir rien mangé, arriva au cadavre
et le prenant, il le ramena secrètement dans sa maison
afin de l’inhumer avec précaution après le coucher du soleil.
et le prenant, il le ramena secrètement dans sa maison afin de l’inhumer avec précaution après le coucher du soleil.
et lorsqu’il l’eut caché, il prit son repas avec larmes et tremblement
et lorsqu’il l’eut caché, il prit son repas avec larmes et tremblement
au souvenir de cette parole que le Seigneur avait dite par le prophète Amos :
— Vos jours de fêtes seront changés en gémissements et en deuil.
au souvenir de cette parole que le Seigneur avait dite par le prophète Amos : — Vos jours de fêtes seront changés en gémissements et en deuil.
Puis, quand le soleil fut couché, il sortit et l'enselevit.
Puis, quand le soleil fut couché, il sortit et l'enselevit.
Alors tous ses proches le blâmaient en disant :
— On a déjà ordonné de te faire mourir pour ce sujet, et à peine as-tu échappé à cet arrêt de mort
qu'à nouveau tu ensevelis les morts !
Alors tous ses proches le blâmaient en disant : — On a déjà ordonné de te faire mourir pour ce sujet, et à peine as-tu échappé à cet arrêt de mort qu'à nouveau tu ensevelis les morts !
Mais Tobie, craignant plus Dieu que le roi
enlevait les corps de ceux qui avaient été tués et les cachait dans sa maison
tandis qu'il les inhumait au milieu de la nuit.
Mais Tobie, craignant plus Dieu que le roi enlevait les corps de ceux qui avaient été tués et les cachait dans sa maison tandis qu'il les inhumait au milieu de la nuit.
Et un jour, fatigué par le don de sépulture, rentrant chez lui, il se jeta au pied de la muraille et s’endormit.
Et un jour, fatigué par le don de sépulture, rentrant chez lui, il se jeta au pied de la muraille et s’endormit.
Pendant qu’il dormait, il tomba d’un nid d’hirondelles de la fiente chaude sur ses yeux et il devint aveugle.
Pendant qu’il dormait, il tomba d’un nid d’hirondelles de la fiente chaude sur ses yeux et il devint aveugle.
Pendant qu’il dormait, il tomba d’un nid d’hirondelles de la fiente chaude sur ses yeux et il devint aveugle.
Mais Dieu permit que cette épreuve lui arrivât afin que sa patience
comme celle du saint homme Job, fût donnée en exemple à la postérité.
Mais Dieu permit que cette épreuve lui arrivât afin que sa patience comme celle du saint homme Job, fût donnée en exemple à la postérité.
Car, comme il avait toujours craint Dieu dès son enfance et observé ses commandements
il ne s’attrista pas contre Dieu de ce que le malheur de la cécité l’avait atteint.
Car, comme il avait toujours craint Dieu dès son enfance et observé ses commandements il ne s’attrista pas contre Dieu de ce que le malheur de la cécité l’avait atteint.
Mais il resta inébranlable dans la crainte de Dieu, lui rendant grâces tous les jours de sa vie.
Mais il resta inébranlable dans la crainte de Dieu, lui rendant grâces tous les jours de sa vie.
De même que les chefs de tribu insultaient le bienheureux Job, ainsi ses parents et ses amis raillaient sa conduite en disant :
— Qu’est devenue ton espérance, pour laquelle tu faisais des aumônes et des sépultures aux morts ?
Mais Tobie les reprenait en disant : — Ne parlez pas ainsi
car nous sommes enfants des saints et nous attendons cette vie que Dieu donnera à ceux qui ne lui retirent jamais leur fidélité.
Anne, sa femme, allait tous les jours tisser de la toile
et rapportait pour vivre ce qu'elle pouvait gagner du travail de ses mains.
Il arriva ainsi qu’ayant reçu un chevreau, elle l’apporta à la maison.
Comme son mari avait entendu le bêlement du chevreau, il dit : — Voyez si, par hasard, il n’aurait pas été dérobé, rendez-le à ses maîtres, car il ne nous est pas permis de rien manger qui provienne d’un vol, ni même d’y toucher.
Alors sa femme répondit avec colère : — Il est manifeste que ton espérance est devenue vaine et voilà ce que t’ont rapporté tes aumônes !
C’est par ces discours et d’autres semblables qu’elle l’injuriait.
Alors Tobie gémit et commença à prier avec larmes
Alors Tobie gémit et commença à prier avec larmes
en disant :
— Tu es juste, Seigneur, justes sont tous tes jugements
et toutes tes voies sont miséricorde, vérité et justice.
en disant : — Tu es juste, Seigneur, justes sont tous tes jugements et toutes tes voies sont miséricorde, vérité et justice
Et maintenant, Seigneur, souviens-toi de moi
ne tire pas vengeance de mes péchés
et ne rappelle pas en ta mémoire mes offenses ou celles de mes pères.
Et maintenant, Seigneur, souviens-toi de moi ne tire pas vengeance de mes péchés et ne rappelle pas en ta mémoire mes offenses ou celles de mes pères.
Car nous n’avons pas obéi à tes préceptes
et nous avons été livrés au pillage, à la captivité, à la mort
à la risée et à l’opprobre parmi toutes les nations au sein desquelles tu nous a dispersés.
Et maintenant, Seigneur, tes châtiments sont grands parce que nous n’avons pas agi selon tes préceptes
et que nous n’avons pas marché sincèrement devant toi.
Et maintenant, Seigneur, traite-moi selon ta volonté
et commande que mon esprit soit reçu en paix
car il est meilleur pour moi de mourir que de vivre.
En ce même jour à Ecbatane, ville des Mèdes, il arriva que Sara, fille de Raguël
entendit, elle aussi, les injures d’une des servantes de son père
car elle avait été donnée en mariage à sept maris
et un démon, nommé Asmodée, les avait tués aussitôt qu’ils s'étaient approchés d’elle.
Comme elle reprenait donc cette servante pour sa faute, celle-ci lui répondit en disant :
— Que jamais nous ne voyions sur la terre ni fils ni fille de toi
meurtrière de tes maris !
Veux-tu donc me tuer aussi, comme tu as déjà tué sept maris ?
À cette parole, Sara monta dans la chambre haute de sa maison
et pendant trois jours et trois nuits, elle ne mangea ni ne but.
Mais, persévérant dans la prière, elle suppliait Dieu avec larmes
de la délivrer de cet opprobre.
Or il arriva que, le troisième jour, tandis qu'elle achevait sa prière en bénissant le Seigneur
elle dit :
— Béni soit ton nom, Dieu de nos pères
qui, bien que tu sois irrité, fais miséricorde
et au temps de la tribulation, pardonnes les péchés à ceux qui t'invoquent.
Vers toi, Seigneur, je tourne mon visage, vers toi j’élève mes yeux.
Je te demande, Seigneur, de me délivrer des liens de cet opprobre
sinon, de me retirer de cette terre.
Tu sais, Seigneur, que je n’ai jamais désiré un homme
et que j’ai conservé mon âme pure de toute concupiscence.
Jamais je n’ai fréquenté les jeux folâtres
et n’ai eu de commerce avec les hommes de conduite légère.
C’est dans ta crainte, et non pour suivre ma passion, que j’ai consenti à prendre un mari.
Ou bien je n’étais pas digne d’eux, ou bien peut-être n’étaient-ils pas dignes de moi
car il se pourrait que tu m'aies conservée pour un autre époux.
Ton dessein n'est pas dans le pouvoir des hommes.
Mais quiconque t'honore
tient pour assuré que sa vie, si elle a été dans l’épreuve, sera couronnée
que s’il a été dans la tribulation, il sera délivré
et que si le châtiment est venu sur lui, il pourra obtenir ta miséricorde.
Car tu ne prends pas plaisir à notre perte
mais après la tempête fais le calme
et après les pleurs et les larmes tu répands la joie.
Que ton nom, Dieu d’Israël, soit béni dans les siècles !
Ces deux supplications furent exaucées en même temps devant la gloire du Dieu souverain
et le saint ange du Seigneur, Raphaël, fut envoyé pour soigner les deux
dont la prière avait été prononcée en même temps en présence du Seigneur.
Tobie croyant que sa prière était exaucée et qu’il allait mourir, appela auprès de lui Tobie, son fils,
et lui dit : — Écoute, mon fils, les paroles de ma bouche et pose-les comme un solide fondement dans ton cœur.
Lorsque Dieu aura reçu mon âme, mets mon corps en terre.
Tu honoreras ta mère tous les jours de sa vie
car tu dois te souvenir de ce qu’elle a souffert et des grands dangers qu’elle a courus à cause de toi, lorsqu’elle te portait dans son sein.
Et quand elle-même aura aussi achevé le temps de sa vie, tu lui donneras la sépulture auprès de moi.
Tous les jours de ta vie aie Dieu présent à ta pensée
et garde-toi de consentir jamais au péché et de transgresser les préceptes du Seigneur, ton Dieu.
Fais l’aumône de ton bien, et ne détourne point ton visage d’aucun pauvre
car il arrivera ainsi que le visage de Dieu ne se détournera point de toi.
De la manière que tu le pourras, sois miséricordieux.
Si tu as beaucoup de bien, donne largement
si tu en as peu, aie soin de partager même ce peu de bon cœur.
Tu t’amasseras ainsi un grand trésor pour le jour du besoin.
Car l’aumône délivre de tout péché et de la mort
et elle ne laissera pas l’âme descendre dans les ténèbres.
L’aumône sera, pour tous ceux qui l’auront faite, un grand sujet de confiance devant le Dieu souverain.
Garde-toi, mon fils, de toute impureté
et qu’en dehors de ton épouse ta conscience ne te reproche jamais une action criminelle.
Ne laisse jamais l’orgueil dominer dans ton cœur ou dans tes paroles
car c’est par lui que tous les maux ont pris commencement.
Quand un homme aura fait pour toi un travail paie-lui aussitôt son salaire
et que le salaire du mercenaire ne reste pas un instant chez toi.
Ce que tu serais fâché qu’on te fît, aie soin de ne le faire jamais à un autre.
Mange ton pain avec ceux qui ont faim et avec les indigents
et couvre de tes vêtements ceux qui sont nus.
Fais servir ton pain et ton vin à célébrer la sépulture des justes
mais ne le mange ni ne le bois avec les pécheurs.
Cherche toujours conseil auprès d’un homme sage.
Bénis Dieu en tout temps
demande-lui qu’il dirige tes voies, et que tous tes desseins réussissent par lui.
Je t’informe, aussi, mon fils, que, lorsque tu étais encore petit enfant, j’ai donné dix talents d’argent à Gabélus de Ragès, ville des Mèdes, et que j’ai son reçu entre les mains.
C’est pourquoi fais tes diligences pour l’aller trouver
et retirer cette somme d’argent, et tu lui rendras son obligation.
N’aie point de crainte, mon fils. Il est vrai que nous menons une vie pauvre
mais nous aurons beaucoup de biens si nous craignons Dieu, si nous évitons tout péché et faisons de bonnes œuvres.
Alors Tobie répondit à son père, en disant :
— Tout ce que tu m’as ordonné, je le ferai mon père.
Mais je ne sais comment je pourrai retirer cet argent.
Cet homme ne me connaît pas, et il m’est également inconnu
quel signe lui donnerai-je ?
Je ne sais pas même le chemin qui conduit en ce pays-là.
Son père lui répondit en disant : — J’ai son écrit entre les mains
aussitôt que tu le lui auras montré, il te remboursera.
Mais va maintenant chercher un homme fidèle qui aille avec toi, moyennant salaire
afin que tu rentres en possession de cet argent, pendant que je vis encore.
Tobie, étant sorti, trouva un beau jeune homme, debout et ceint, comme disposé à se mettre en route.
Ignorant que ce fût un ange de Dieu, il le salua et lui dit :
— D’où es-tu, bon jeune homme ?
L’ange répondit : — Je suis un des fils d’Israël.
Et Tobie lui dit : — Connais-tu la route qui conduit au pays des Mèdes ?
Il lui répondit : — Je la connais, j’ai souvent parcouru tous ces chemins
et j’ai logé chez Gabélus, notre frère,
qui demeure à Ragès, ville des Mèdes, laquelle est située dans les montagnes d’Ecbatane.
Tobie lui dit : — Attends-moi, je te prie, jusqu’à ce que j’aie annoncé cela à mon père.
Alors Tobie étant rentré raconta tout à son père.
Sur quoi le père émerveillé demanda qu’on fît entrer le jeune homme.
Celui-ci entra et salua, en disant :
— Que la joie soit toujours avec toi !
— Quelle joie puis-je avoir, répondit Tobie, moi qui suis assis dans les ténèbres et qui ne vois pas la lumière du ciel ?
Le jeune homme lui dit : — Aie bon courage ! Il est facile à Dieu de te guérir.
Ensuite Tobie lui dit : — Pourrais-tu bien conduire mon fils chez Gabélus, à Ragès, ville des Mèdes ?
À ton retour, je te donnerai ton salaire.
— Je le conduirai, répondit l’ange, et je le ramènerai auprès de toi.
Tobie lui dit : — Dis-moi, je t’en prie, de quelle famille et de quelle tribu es-tu ?
L’ange Raphaël lui répondit :
— Est-ce la famille du mercenaire que tu cherches, ou le mercenaire lui-même, qui doit accompagner ton fils ?
Mais pour ne pas te rendre inquiet, je suis Azarias, fils du grand Ananie.
— Tu es d’une noble race, lui dit Tobie.
Mais ne te fâche pas, je te prie, de ce que j’ai désiré connaître ta famille.
Et l’ange lui dit :
— Je conduirai ton fils sain et sauf, et je te le ramènerai sain et sauf.
Tobie ajouta :
— Fais un heureux voyage ! Que Dieu soit sur votre chemin, et que son ange vous accompagne !
Quand on eut préparé tout ce qu’ils devaient emporter en voyage
Tobie dit adieu à son père et à sa mère, et il se mit en route avec l’ange.
Lorsqu’ils furent partis, la mère se mit à pleurer, en disant :
— Tu nous as ôté le bâton de notre vieillesse, et tu l’as éloigné de nous.
Plût à Dieu que cet argent pour lequel tu l’as envoyé n’eût jamais existé !
Car notre pauvreté nous suffisait
et c’était pour nous une richesse que de voir notre fils.
Tobie lui répondit : — Ne pleure pas
notre fils arrivera sain et sauf, et il reviendra vers nous sain et sauf
et tes yeux le reverront.
Car je crois qu’un bon ange de Dieu l’accompagne
et qu’il dispose heureusement tout ce qui lui arrive
en sorte qu’il reviendra vers nous avec joie.
À cette parole, sa mère cessa de pleurer et elle se tut.
Tobie partit, suivi du chien
et il fit sa première halte près du fleuve du Tigre.
Comme il descendait sur la rive pour se laver les pieds, voici, un énorme poisson s’élança pour le dévorer.
Effrayé, Tobie poussa un grand cri, en disant :
— Seigneur, il se jette sur moi !
L’ange lui dit :
— Prends-le par les ouïes et tire-le à toi.
Ce qu’ayant fait, il le tira sur la terre sèche, et le poisson se débattit à ses pieds.
L’ange lui dit : — Vide ce poisson
et conserves-en le cœur, le fiel et le foie
car ils sont employés comme d’utiles remèdes.
Il obéit puis il fit rôtir une partie de la chair, qu’ils emportèrent avec eux pour la route
ils salèrent le reste, qui devait leur suffire jusqu’à ce qu’ils arrivassent à Ragès, ville des Mèdes.
Et Tobie interrogea l’ange, en disant :
— Je te prie, Azarias mon frère, de me dire quelle vertu curative possèdent les parties de ce poisson que tu m’as commandé de garder.
L’ange lui répondit :
— Si tu poses sur des charbons une petite partie du cœur
la fumée qui s’en exhale chasse toute espèce de démons
soit d’un homme, soit d’une femme, en sorte qu’ils ne peuvent plus s’en approcher.
Ø
Et il lui dit : — Où veux-tu que nous prenions du repos ?
L’ange lui répondit :
— Il y a ici un homme appelé Raguël, de ta tribu et de ta famille
il a une fille nommée Sara
mais, en dehors d’elle, il n’a aucun autre enfant, fils ou fille.
Tout son bien doit te revenir
et il faut que tu la prennes pour épouse.
Demande-la donc à son père, et il te la donnera pour femme.
Alors Tobie répondit :
— J’ai ouï dire qu’elle avait déjà épousé sept maris
et qu’ils sont tous morts et l’on m’a dit encore qu’un démon les avait tués.
Je crains donc que la même chose ne m’arrive à moi-même
et que, étant fils unique de mes parents, je ne fasse descendre avec tristesse leur vieillesse dans le tombeau.
Et l’ange Raphaël lui dit :
— Écoute-moi, et je t’apprendrai qui sont ceux sur lesquels le démon a du pouvoir.
Ce sont ceux qui entrent dans le mariage en bannissant Dieu de leur cœur et de leur pensée
pour se livrer à leur passion, comme le cheval et le mulet qui n’ont pas de raison :
sur ceux-là le démon a pouvoir.
Mais toi, lorsque tu l’auras épousée, étant entré dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours
et ne songe à autre chose qu’à prier Dieu avec elle.
La première nuit, livre au feu le foie du poisson, et le démon s’enfuira.
La seconde nuit, tu seras admis dans la société des saints patriarches.
La troisième nuit, tu recevras la bénédiction promise à leur postérité, afin qu’il naisse de vous des enfants pleins de vigueur.
La troisième nuit passée, tu prendras la jeune fille dans la crainte du Seigneur
guidé bien plus par le désir d’avoir des enfants que par la passion
afin que tu obtiennes dans tes enfants la bénédiction promise à la race d’Abraham.
Ils entrèrent chez Raguël, qui les reçut avec joie.
À la vue de Tobie, Raguël dit à Anne, sa femme :
— Comme ce jeune homme ressemble à mon cousin !
Ayant ainsi parlé il dit aux voyageurs : — D’où êtes-vous, jeunes gens, nos frères ?
Ils répondirent :
— Nous sommes de la tribu de Nephtali, du nombre des captifs de Ninive.
Raguël leur dit : — Connaissez-vous Tobie, mon frère ?
Ils répondirent : — Nous le connaissons.
Et comme Raguël disait beaucoup de bien de Tobie, l’ange lui dit :
— Tobie, dont tu nous parles, est le père de ce jeune homme.
Aussitôt Raguël courut à lui et l’embrassa avec larmes, pleurant à son cou.
— Sois béni, mon fils, dit-il, car tu es fils d’un homme de bien, du meilleur des hommes !
Et Anne, sa femme, et Sara, leur fille, versaient des larmes.
Après qu’ils se furent ainsi parlés, Raguël fit tuer un bélier et préparer un festin
et, comme il les engageait à s’asseoir pour le repas
Tobie dit :
— Je ne mangerai ni ne boirai ici aujourd’hui, que tu ne m’aies d’abord accordé ma demande
et que tu ne me promettes de me donner Sara, ta fille.
En entendant ces mots, Raguël fut saisi de frayeur, sachant ce qui était arrivé aux sept maris qui s’étaient approchés d’elle
et il commença à craindre que pareil malheur n’arrivât encore à celui-ci.
Comme il était dans cette incertitude et ne donnait aucune réponse à la demande de Tobie
l’ange lui dit : — N’appréhende point de donner ta fille à ce jeune homme
car c’est à lui, qui craint Dieu, qu’elle doit appartenir comme épouse
voilà pourquoi aucun autre n’a pu la posséder.
Alors Raguël dit :
— Je ne doute pas que Dieu n’ait admis en sa présence mes prières et mes larmes.
Et je crois qu’il vous a fait venir vers moi, afin que ma fille épousât son parent, selon la loi de Moïse.
N’aie donc plus de doute que je te la donne.
Et prenant la main droite de sa fille, il la mit dans la main droite de Tobie, en disant :
— Que le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob soit avec vous
que lui-même vous unisse et qu’il répande sur vous sa pleine bénédiction !
Puis ayant pris du papier, ils rédigèrent l’acte du mariage.
Après quoi, ils prirent part au festin, en bénissant Dieu.
Raguël appela Anne, sa femme, et lui ordonna de préparer une autre chambre.
Elle y conduisit Sara, sa fille, qui se prit à pleurer.
Et elle lui dit : — Aie bon courage, ma fille.
Que le Seigneur du ciel te donne la joie à la place du chagrin que tu as éprouvé !
Le repas achevé, ils conduisirent le jeune homme auprès de Sara.
Tobie, se ressouvenant des paroles de l’ange
tira de son sac une partie du foie et la posa sur des charbons ardents.
Alors l’ange Raphaël saisit le démon et l’enchaîna dans le désert de la Haute-Égypte.
Et Tobie exhorta la jeune fille, en lui disant :
— Sara, lève-toi, et prions Dieu aujourd’hui, demain et après-demain
durant ces trois nuits nous serons unis à Dieu
et, après la troisième nuit, nous vivrons dans notre mariage.
Car nous sommes enfants des saints
et nous ne pouvons pas nous unir comme les nations qui ne connaissent pas Dieu.
S’étant donc levés ensemble, tous deux prièrent instamment Dieu de leur accorder la santé.
Tobie dit :
— Seigneur, Dieu de nos pères, que le ciel et la terre, que la mer
les fontaines et les fleuves, avec toutes tes créatures qu’ils renferment, te bénissent !
Tu as fait Adam du limon de la terre, et tu lui as donné Ève pour compagne.
Et maintenant, Seigneur, tu sais que ce n’est point pour satisfaire ma passion que je prends ma sœur pour épouse
mais dans le seul désir de laisser des enfants qui bénissent ton nom dans tous les siècles.
Sara dit aussi :
— Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous, et puissions-nous tous ceux ensemble arriver à la vieillesse dans une parfaite santé !
À l’heure du chant du coq
Raguël commanda qu’on fît venir ses serviteurs
et ils s’en allèrent avec lui pour creuser une fosse.
Car il disait : — Il pourrait bien lui être arrivé la même chose qu’aux sept autres maris qui sont allés auprès d’elle.
Lorsqu’ils eurent préparé la fosse, Raguël revint vers sa femme et lui dit :
— Envoie une de tes servantes pour voir s’il est mort afin que je le mette en terre avant qu’il fasse jour.
Anne envoya une de ses servantes.
Celle-ci étant entrée dans la chambre, les trouva sains et saufs, pareillement endormis.
Étant retournée, elle annonça cette bonne nouvelle
et Raguël et Anne, sa femme, bénirent le Seigneur
en disant :
— Nous te bénissons Seigneur, Dieu d’Israël, car le malheur que nous redoutions n’est pas arrivé.
Tu as usé envers nous de miséricorde
et tu as éloigné de nous l’ennemi qui nous persécutait.
Tu as eu pitié de deux enfants uniques.
Fais, Seigneur, qu’ils te bénissent de plus en plus
et qu’ils t'offrent un sacrifice de louange pour leur préservation
afin que toutes les nations reconnaissent que toi seul es Dieu sur toute la terre.
Aussitôt Raguël commanda à ses serviteurs de combler avant le jour la fosse qu’ils avaient faite.
Et il dit à sa femme d’apprêter un festin
et de disposer toutes les choses nécessaires à des voyageurs pour leur entretien.
Il fit aussi tuer deux vaches grasses et quatre béliers
pour préparer un repas à tous ses voisins et à tous ses amis.
Et Raguël conjura Tobie de rester chez lui pendant deux semaines.
Raguël donna à Tobie, la moitié de tout ce qu’il possédait
et il rédigea un écrit
afin que la moitié qui restait devînt la propriété de Tobie, après leur mort.
Alors Tobie appela auprès de lui l’ange, qu’il croyait un homme
et lui dit : — Azarias, mon frère, je te prie d’écouter mes paroles.
Quand je me donnerais à toi comme esclave, je ne reconnaîtrais pas encore tous tes soins.
Néanmoins je t’adresse encore cette prière : Prends avec toi des bêtes de somme et des serviteur
et va trouver Gabélus, à Ragès, ville des Mèdes
tu lui rendras son écrit, tu recevras de lui l’argent et tu le prieras de venir à mes noces.
Car tu sais toi-même que mon père compte les jours
et que, si je tarde un jour de plus, son âme sera dans la tristesse.
Tu vois aussi de quelle manière Raguël m’a conjuré de rester ici
et que je ne puis résister à ses instances.
Alors Raphaël, prenant quatre des serviteurs de Raguël et deux chameaux, se rendit à Ragès, ville des Mèdes.
Ayant trouvé Gabélus, il lui rendit son billet
et en reçut tout l’argent
et, après lui avoir raconté tout ce qui était arrivé à Tobie, fils de Tobie
il le fit venir avec lui aux noces.
Lorsque Gabélus entra dans la maison de Raguël, il trouva Tobie à table
celui-ci se leva aussitôt
ils se baisèrent mutuellement, et Gabélus pleura et bénit Dieu
en disant :
— Que le Dieu d’Israël te bénisse
car tu es le fils d’un homme excellent, juste et craignant Dieu, et faisant beaucoup d’aumônes !
Que la bénédiction se répande aussi sur ta femme et sur vos parents !
Puissiez-vous voir vos fils et les fils de vos fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération !
Que votre postérité soit bénie du Dieu d’Israël, qui règne dans les siècles des siècles !
Tous ayant dit : — Amen ! ils se mirent à table
et c’est dans la crainte de Dieu qu’ils firent le festin des noces.
Pendant que Tobie différait son départ à cause de ses noces
son père Tobie était rempli d’inquiétude : — D’où vient, se disait-il, le retard de mon fils ? Quelle raison peut le retenir dans ce pays ?
Gabélus serait-il mort, et n’y aurait-il plus personne pour lui rendre cet argent ?
Il commença donc à s’attrister beaucoup, lui et Anne, sa femme
et ils se mirent ensemble à pleurer de ce que leur fils n’était pas revenu près d’eux au jour marqué.
Sa mère surtout répandait des larmes intarissables :
— Hélas ! hélas ! mon fils, disait-elle, pourquoi t’avons-nous envoyé si loin
toi qui étais la lumière de nos yeux
le bâton de notre vieillesse
la consolation de notre vie
et l’espérance de notre postérité ?
Nous qui avions tout en toi seul
nous n’aurions pas dû t’éloigner de nous.
Tobie lui disait : — Cesse tes plaintes et ne te trouble pas, notre fils se porte bien
et l’homme avec qui nous l’avons fait partir est très fidèle.
Mais rien ne pouvait la consoler
sortant chaque jour de sa maison, elle regardait de tous côtés, et allait sur tous les chemins par lesquels il y avait espoir qu’il reviendrait
afin, s’il était possible, de l’apercevoir de loin.
Cependant Raguël disait à son gendre :
— Reste ici, et j’enverrai des nouvelles de ta santé à Tobie, ton père.
Tobie lui répondit :
— Je sais que mon père et ma mère comptent les jours
et que leur esprit se tourmente au-dedans d’eux.
Après avoir fait encore de grandes instances à Tobie, sans que celui-ci voulût rien entendre à ses raisons
Raguël lui remit Sara avec la moitié de tout ce qu’il possédait
en serviteurs et en servantes, en troupeaux, en chameaux, en vaches, en argent, dont il avait beaucoup
et il le laissa partir, plein de santé et de joie
en disant :
— Que le saint ange du Seigneur soit en votre chemin
qu’il vous conduise jusque chez vous sains et saufs, puissiez-vous trouver toute chose prospère chez vos parents
et puissent mes yeux voir vos enfants avant que je meure !
Et le père et la mère, prenant leur fille, l’embrassèrent et la laissèrent aller,
après lui avoir recommandé d’honorer ses beaux-parents, d’aimer son mari, de bien conduire sa famille, de gouverner sa maison et de se conserver elle-même sans reproche.
Comme ils s’en retournaient, ils arrivèrent le onzième jour à Haran
ville située à moitié chemin vers Ninive
Et l’ange dit : — Tobie, mon frère
tu sais en quel état tu as laissé ton père
Si donc tu le trouves bon, prenons les devants
et que tes serviteurs suivent à petites journées, avec ta femme et tes troupeaux.
Tobie ayant approuvé ce dessein
Raphaël lui dit :
— Prends avec toi du fiel de poisson, car tu en auras besoin.
Tobie prit de ce fiel, et ils partirent.
Anne cependant allait tous les jours s’asseoir près du chemin, au sommet d’une éminence
d’où elle pouvait découvrir de loin.
Et comme elle épiait de là l’arrivée de son fils, elle l’aperçut dans le lointain qui revenait
et, l’ayant reconnu, elle courut l’annoncer à son mari, en disant :
— Voici ton fils qui arrive.
En même temps, Raphaël dit à Tobie :
— Lorsque tu seras entré dans ta maison, adore aussitôt le Seigneur, ton Dieu
et rends-lui grâces, puis, t’approchant de ton père, tu le baiseras
et tu étendras tout de suite sur ses yeux de ce fiel de poisson que tu portes avec toi
car sache que ses yeux s’ouvriront à l’instant
et que ton père verra la lumière du ciel, et que ta vue le comblera de joie.
Alors le chien qui les avait accompagnés dans le voyage courut devant eux
comme pour apporter la nouvelle, caressant de la queue et tout joyeux.
Et le père aveugle se leva et se mit à courir, et, comme il heurtait des pieds
il donna la main à un serviteur pour aller au-devant de son fils.
Le prenant dans ses bras, il le baisa, ce que fit aussi sa femme, et tous deux versaient des larmes de joie.
Après qu’ils eurent adoré Dieu et lui eurent rendu grâces, il s’assirent.
Aussitôt Tobie, prenant du fiel du poisson, l’étendit sur les yeux de son père.
Au bout d’une demi-heure environ d’attente
une taie blanche, comme la pellicule d’un œuf, commença à sortir de ses yeux.
Tobie la saisit, et l’arracha des yeux de son père, et à l’instant celui-ci recouvra la vue.
Et ils rendaient gloire à Dieu, lui et sa femme et tous ceux qui le connaissaient.
Tobie disait : — Je te bénis, Seigneur, Dieu d’Israël, parce que tu m'as châtié
et que tu m'as guéri, et voici, je vois mon fils Tobie !
Sept jours après arriva aussi Sara, la femme de son fils, avec tous ses serviteurs en bonne santé
avec les troupeaux et les chameaux
et tout l’argent de son mariage et celui qu’avait rendu Gabélus.
Et Tobie raconta à ses parents tous les bienfaits
dont Dieu l’avait comblé par l’homme qui l’avait conduit.
Ahior et Nabath, parents de Tobie, vinrent le trouver, pleins de joie
et le félicitèrent de tous les biens que Dieu lui avait faits.
Et pendant sept jours, mangeant ensemble, ils se livrèrent à de grandes réjouissances.
Alors Tobie appela auprès de lui son fils et lui dit :
— Que donnerons-nous à ce saint homme qui t’a accompagné dans ton voyage ?
Tobie répondit à son père :
— Mon père, quelle récompense pouvons-nous lui offrir ? Y a-t-il quelque chose qui soit en rapport avec ses services ?
Il m’a conduit et ramené sain et sauf
il a été lui-même recevoir l’argent de Gabélus
il m’a fait avoir une femme, dont il a éloigné le démon
et il a rempli de joie ses parents
il m’a sauvé moi-même du poisson qui allait me dévorer
il t’a fait voir la lumière du ciel, et par lui nous avons été comblés de toutes sortes de biens.
Que pouvons-nous lui donner qui égale ce qu’il a fait pour nous ?
Mais je te prie, mon père, de lui demander
s’il ne daignerait pas accepter la moitié de tout le bien que nous avons apporté.
L’ayant donc appelé, Tobie et son fils le prirent à part
et le prièrent de vouloir bien accepter la moitié de tout ce qu’ils avaient rapporté.
Alors l’ange, seul avec eux, leur dit :
— Bénissez le Dieu du ciel et rendez-lui gloire devant tout être qui a vie
parce qu’il a exercé envers vous sa miséricorde.
Il est bon de tenir caché le secret du roi
mais il est honorable de révéler et de publier les œuvres de Dieu.
La prière est bonne avec le jeûne, et l’aumône vaut mieux que l’or et les trésors.
Car l’aumône délivre de la mort, et c’est elle qui efface les péchés
et qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle.
Mais ceux qui commettent le péché et l’iniquité sont leurs propres ennemis.
Je vais donc vous découvrir la vérité, et je ne veux vous rien cacher.
Lorsque tu priais avec larmes et que tu donnais la sépulture aux morts
lorsque, quittant ton repas, tu cachais les morts dans ta maison pendant le jour, et que tu les mettais en terre pendant la nuit
je présentais ta prière au Seigneur.
Et parce que tu étais agréable à Dieu, il a fallu que la tentation t’éprouvât.
Maintenant, le Seigneur m’a envoyé pour te guérir, et pour délivrer du démon Sara, la femme de ton fils.
Je suis l’ange Raphaël, un de sept qui nous tenons en présence du Seigneur.
En entendant ces paroles, ils furent hors d’eux-mêmes, et, tout tremblant, ils tombèrent la face contre terre.
Et l’ange leur dit : — Que la paix soit avec vous ! Ne craignez pas.
Car, lorsque j’étais avec vous, j’y étais par la volonté de Dieu
bénissez-le donc et chantez ses louanges.
Il vous a paru que je mangeais et buvais avec vous
mais moi, je me sers d’une nourriture invisible et d’une boisson que les hommes ne peuvent voir.
Il est donc temps que je retourne vers celui qui m’a envoyé
mais vous, bénissez Dieu et publiez toutes ses merveilles.
Après avoir ainsi parlé, il fut dérobé à leurs regards
et ils ne purent plus le voir.
Alors, s’étant prosternés pendant trois heures le visage contre terre, ils bénirent Dieu
et, s’étant levés, ils racontèrent toutes ses merveilles.
Le vieux Tobie, ouvrant la bouche, bénit le Seigneur en disant :
Tu es grand, Seigneur, dans l’éternité, et ton règne s’étend à tous les siècles.
car tu châties et tu sauves
tu conduis au tombeau et tu en ramènes
et il n’est personne qui puisse échapper à ta main.
Célébrez le Seigneur, fils d’Israël, et louez-le devant les nations.
Car il vous a dispersés parmi les nations qui l’ignorent
afin que vous racontiez ses merveilles
et que vous leur fassiez connaître qu’il n’y a pas d’autre Dieu tout-puissant que lui seul.
Il nous a châtiés à cause de nos iniquités
et il nous sauvera à cause de sa miséricorde.
Considérez comment il a agi envers nous
et bénissez-le avec crainte et tremblement
et glorifiez par vos œuvres le Roi des siècles.
Pour moi, je veux le bénir dans ce pays où je suis captif
parce qu’il a fait éclater sa gloire sur une nation criminelle
convertissez-vous donc, pécheurs, et pratiquez la justice devant Dieu
dans la confiance qu’il vous fera miséricorde !
Pour moi, je me réjouirai en lui de toute mon âme.
Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes le peuple choisi
célébrez des jours de joie et chantez ses louanges !
Jérusalem, cité de Dieu, le Seigneur t’a châtiée à cause des œuvres de tes mains
glorifie le Seigneur par tes bonnes œuvres, et bénis le Dieu des siècles
afin qu’il rebâtisse en toi son sanctuaire, qu’il rappelle à toi tous les captifs et que tu te réjouisses dans tous les siècles des siècles.
Tu brilleras d’une éclatante lumière, et tous les pays de la terre se prosterneront devant toi.
Les nations viendront à toi des contrées lointaines
apportant des présents, elles adoreront dans tes murs le Seigneur
et considéreront ta terre comme un sanctuaire
car elles invoqueront le grand Nom au milieu de toi.
Seront maudits ceux qui te mépriseront
condamnés ceux qui te blasphémeront
bénis ceux qui t’édifieront.
Et toi, tu te réjouiras dans tes enfants
parce qu’ils seront tous bénis et se rassembleront auprès du Seigneur
Heureux tous ceux qui t’aiment et qui se réjouissent de ta paix !
Mon âme, bénis le Seigneur, parce qu’il a délivré Jérusalem, sa ville, de toutes ses tribulations, lui, le Seigneur, notre Dieu !
Heureux serai-je, s’il reste des rejetons de ma race pour voir la splendeur de Jérusalem !
Les portes de Jérusalem seront bâties de saphirs et d’émeraudes,
et toute l’enceinte de ses murailles, de pierres précieuses
Des pierres d’une blancheur immaculée formeront le pavé de ses places
et l’on chantera dans ses rues : — Alléluia !
Béni soit le Seigneur qui a donné cette gloire à Jérusalem, et qu’il règne sur elle aux siècles des siècles ! Amen !
Ainsi finirent les paroles de Tobie.
Après qu’il eut recouvré la vue, Tobie vécut encore quarante-deux ans
et il vit les enfants de ses petits-enfants.
Il vécut en tout cent deux ans, et il fut inhumé honorablement à Ninive.
Car il avait cinquante-six ans lorsqu’il perdit la vue
et il la recouvra à soixante
Tout le reste de sa vie se passa dans la joie, et plus il faisait de progrès dans la crainte de Dieu, plus il goûtait de paix.
À l’heure de sa mort, il appela auprès de lui Tobie, son fils, et les sept jeunes fils de ce dernier, ses petits-fils
et il leur dit :
— La ruine de Ninive arrrivera bientôt
car le verbe de Dieu ne retombe pas
et nos frères qui ont été dispersés loin du pays d’Israël y reviendront
tout le pays d’Israël, après avoir été désert, sera repeuplé
et la maison de Dieu, après avoir été brûlée, sera rebâtie
et tous ceux qui craignent Dieu y reviendront
Les nations abandonneront leurs idoles, elles viendront à Jérusalem et y habiteront
et tous les rois de la terre s’y réjouiront en adorant le Roi d’Israël.
Écoutez donc, mes enfants, votre père
servez le Seigneur dans la vérité, et efforcez-vous de faire ce qui lui est agréable.
Recommandez à vos enfants de pratiquer la justice et de faire des aumônes
de se souvenir de Dieu et de le bénir en tout temps
dans la vérité et de toute leur force.
Écoutez-moi donc maintenant, mes enfants, et ne demeurez point dans cette ville
mais le jour même où vous aurez inhumé votre mère auprès de moi dans un même sépulcre
mettez-vous en route pour sortir d’ici
car je vois que l’iniquité de Ninive amènera sa ruine.
Après la mort de sa mère, le jeune Tobie sortit de Ninive
avec sa femme, ses enfants et les enfants de ses enfants
et il retourna chez ses beaux-parents.
Il les trouva bien portants dans une heureuse vieillesse, il eut soin d’eux
et il leur ferma les yeux, il recueillit tout l’héritage de la maison de Raguël
et il vit les enfants de ses enfants jusqu’à la cinquième génération.
Après qu’il eut vécu quatre-vingt-dix-neuf ans dans la crainte du Seigneur
ses enfants l’inhumèrent avec joie.
Tous ceux de sa parenté
et tous ses descendants persévérèrent dans une bonne vie et une sainte conduite
en sorte qu’ils furent aimés de Dieu et des hommes, et de tous ceux qui habitaient le pays.
ICI FINIT LE LIVRE DE TOBIE